L’âme de la photographie – Le Secret de la chambre noire de K. Kurosawa

 

Kiyoshi Kurosawa (qui n’a rien à voir avec le Kurosawa de Kagemusha ou des Sept Samouraïs) a une filmographie déjà riche. Son univers est peuplé de fantômes et de souvenirs de disparus. Dans ce film, il a transposé ce monde dans la banlieue parisienne. L’action se passe quasiment en huis-clos dans une grande bâtisse, un peu délabrée, qui fleure bon le XIXe. Un ancien photographe de mode, à la carrière réussie, Stéphane (Olivier Gourmet) y vit en reclus avec sa fille Marie (Constance Rousseau). Le film commence avec l’arrivée d’un assistant, Jean (Tahar Rahim). Nous découvrons à travers ses yeux l’univers étrange de cette maison. Stéphane, le photographe, est passionné par une technique ancienne, le daguerréotype. Il photographie sa fille en lui imposant de longues séances de pose, ce qu’exige cette technique. Stéphane, Jean et Marie sont tous atteints de passions malheureuses, Stéphane recherche son épouse suicidée à travers Marie, l’assistant est amoureux de Marie et Marie, quant à elle, ne voudrait que fuir cet univers oppressant. L’histoire va conduire tous ces personnages vers une lente sortie hors de la réalité. Et ce film est l’occasion d’effleurer la magie de la photographie ou encore d’entrer dans le secret de la chambre noire.

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On se souvient du jugement sévère de Baudelaire sur la photographie, notamment l’invention de Daguerre, technique qui est née à son époque. Pour le poète, elle représente le monde de l’industrie qui ne propose qu’une plate reproduction du réel, bien éloignée de la métamorphose artistique. Dans le Salon de 1859, avec des mots sévères, il qualifie l’engouement pour la photographie de « sottise », de « fatuité », de « folie » et de « fanatisme » ; selon lui, elle pousse les hommes à « contempler leur triviale image sur le métal ».

Et pourtant ! Ces photographies (dont certaines à dimension humaine) que l’on voit dans le film ont quelque chose de fascinant. Avec leur précision et l’exigence d’une immobilité proche de la mort pour le modèle photographié, elles semblent capter une partie essentielle du personnage. C’est le caractère propre du modèle, son empreinte réelle, son image absolue qui sont fixés sur la plaque. On connait ces croyances superstitieuses qui veulent que les photographies soient des voleuses d’âmes. On a cette curieuse impression, au cours de certains séquences, que les daguerréotypes réussissent à saisir l’impalpable d’une personne.

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On assiste, d’ailleurs, à une scène étonnante, très secondaire dans l’histoire. Un couple qui vient de perdre son enfant, vient le faire photographier par Stéphane. Et tous ces personnages adoptent une immobilité figée sur le modèle de l’enfant mort. Peut-être espèrent-ils par-là conserver l’âme du disparu avant qu’elle ne s’évapore ? Ce portrait mortuaire (une pratique autrefois fréquente) nous dit bien ce que peut être l’essence de la photographie, son secret, ce secret qui dévore le personnage principal du film, Stéphane.

D’ailleurs, qui n’a jamais été fasciné devant une ancienne photographie ? Ces images en noir et blanc qu’on peut découvrir au détour d’une brocante, aux puces, à l’intérieur d’un album oublié ont quelque chose de stupéfiant. On a l’impression parfois que les personnages fixés sur la pellicule nous regardent de leurs yeux éteints, qu’ils aient l’air grave ou qu’ils nous sourient. Kurosawa a raison, les fantômes existent, les esprits sont là tout près de nous. Il suffit de se laisser aller à la contemplation d’une banale photographie de famille.

C’est l’un des mérites de ce film de nous inviter à réfléchir sur ce pouvoir mystique de la photographie. Le film de Kurosawa ne laissera personne indifférent avec notamment la présence diaphane de Constance Rousseau (Marie) qui nous fait croire encore davantage à l’existence des esprits errants.

Charles Duttine

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