Dead of Night – Bob Clark

Pas si loin du Vietnam

 

Premier Contact

 

     On doit déjà à Bob Clark un premier film de genre, Children shouldn’t play with dead things  lorsque sort Dead of Night, film dit « de zombies », réalisé en 1972 mais qui devra attendre 1975 pour connaître une sortie minimaliste.

 La nuit de l’annonce de sa mort au Vietnam, un jeune soldat est pourtant de retour chez lui, dans la petite ville de Brookstown, comme ramené par les paroles de sa mère disant qu’il ne peut pas mourir. Passés les premiers instants de stupeur et de joie, le père d’Andy remarque vite un changement chez son fils. En effet celui-ci reste assis dans sa chambre, se balançant d’avant en arrière sur un rocking-chair grinçant et refuse de parler à quiconque, ne sortant que la nuit.

 Le film, mettant en scène John Marley et Lynn Carlin, jouant les parents d’un jeune soldat supposé avoir été tué au Vietnam (Richard Backus), traite de manière individualiste et intimiste des retombées de la guerre du Vietnam dans la société américaine. Contrairement à Romero, qui met plutôt en jeu des luttes de classes, Bob Clark s’attache à l’individu mais  traite un sujet de société, de manière similaire, à travers le filtre de deux genres distincts : le huis clos et le film de zombies.

Réalisé en 1972, en période de conflit finissant et sorti sur les écrans en 1975, le film bat le fer tant qu’il est encore chaud et ne légitime à aucun moment le conflit armé, usant même d’ironie vis à vis de l’attitude des citoyens américains craignant d’être envahis par des soldats vietnamiens (un des piliers de bar de Brookstown demande à un chauffeur de camion si le soldat qu’il a pris en stop est « un des nôtres ou un des leurs  »).

Le budget minimaliste ne permet pas à Bob Clark une reconstitution conséquente de la situation au Vietnam. La scène d’introduction, montrant de façon implicite la mort du jeune Andy Brooks n’occupe qu’environ deux minutes avant le générique, ce qui ne l’empêche pas de traiter de façon très aboutie le traumatisme, plus de dix ans avant Oliver Stone. La classification du film en tant que film d’horreur, due à la métaphore du mort-vivant, vaudra au film de passer presque inaperçu dans la masse des productions de genre qui fleurit à l’époque.

On peut noter, pour terminer cette courte présentation, qu’il s’agit du premier film sur lequel Tom Savini ait œuvré en tant que maquilleur (il travaillera plus tard avec Romero sur Dawn of the Dead, 1978). Le projet était très important pour Savini qui, ayant été photographe de guerre, savait exactement l’aspect qui correspondrait au personnage d’Andy. Chacun de ses maquillages de zombies (et ils sont nombreux) reflètera dès lors ce qu’il a vu à cette période, principalement celui qu’il réalisera pour Dead of Night.

 

L’évolution d’un genre

 

   Lorsqu’il entame l’écriture de Dead of Night, Bob Clark a bien pris en compte l’évolution du film d’épouvante qui se met en place à la fin des années soixante, avec le film de Romero, Night of the living dead et ceux qui suivront, les films de Wes Craven, Tobe Hooper etc. C’est donc dans l’optique d’une réflexion sociale qu’il imagine le Vietnam comme la cause de la zombification de la société américaine. Choisissant cette explication là où Romero n’en donne pas, il s’abstient de toute référence au genre et aux films passés, préférant ne pas parler de mort-vivant mais « d’être transformé ».

   Bob Clark n’a jamais été un cinéaste de renommée mondiale, ce qui ne l’a pas empêché de s’entourer de figures importantes, en la personne notamment de ses acteurs principaux, John Marley et Lynn Carlin ou de son maquilleur Tom Savini qui reste un maigre atout, en 74, puisque le talent du jeune homme n’est pas encore reconnu par le grand public et ne le sera d’ailleurs qu’en 1978 avec la sortie de Dawn of the Dead de Romero.

Ecrit par le bras droit de Bob Clark à l’époque, Alan Ormsby (Children shouldn’t play with dead things, Deranged, Cat people version 82…) Dead of Night, produit par la firme Impact Film (Inside North Vietnam, 1967, Cuba Va!, 1971) ne bénéficie pas d’un budget très confortable, se rapportant à 235 000 $ (soit quarante fois moins que pour The Exorcist sorti à la même période) ce qui ne permet pas au réalisateur de tourner la séquence d’ouverture initialement prévue, censée se dérouler dans la jungle vietnamienne sous les tirs et les cris. Bob Clark va donc se tourner vers une séquence quasi abstraite, en vision subjective du personnage principal qui voit mourir de jeunes soldats, jusqu’à ce que le cadre lui-même ne se mette à vaciller avant de heurter brutalement le sol.

            Un parti pris minimaliste quelque peu forcé, qui se comprend très bien compte tenu de la composition rudimentaire de l’équipe technique (même si on peut apercevoir les noms de Dyke Davis pour les costumes ou celui de Carl Zittrer, à qui l’on doit la mélodie d’Isidore le Citadin pour la musique) et des conditions précaires de production. Ce qui n’empêchera pas Dead of Night de rentrer au final dans ses frais.

            Le succès, certes relatif en raison d’une distribution quelque peu anarchique, qu’obtiendra Dead of Night est bien entendu à imputer, majoritairement aux fans de genre de l’époque mais aussi à ses influences très intéressantes (à commencer par le J’accuse! D’Abel Gance) qui ne manqueront pas d’intriguer un nouveau genre de cinéphiles. Andy en effet, revenant d’un combat au cours duquel il est sensé avoir péri va s’attaquer à la population en invoquant le fait qu’il ait perdu sa vie pour elle et que le peu de reconnaissance qui lui est manifesté l’amène à la réclamer lui-même.

            Reprenant de J’accuse! le principe des soldats se relevant d’entre les morts pour attaquer ceux à qui profite la guerre, Bob Clark réalise une variation inattendue qui devra patienter près de trente ans, durant lesquels il prendra littéralement de la valeur pour, à sa sortie en DVD (nombreux sont les distributeurs à proposer des éditions « collectors » enrichies d’interviews, de reportages et de commentaires, par exemple Blue Underground en Grande Bretagne ou Neo Pulishing en France) susciter l’attrait des fans de genre pour lesquels il acquiert un petit statut culte.

 

Des parents et des Monstres : Mort vivant ou enfant pantin ?

 

   L’un des principaux intérêts de Dead of Night réside dans la façon dont Bob Clark traite les relations familiales (évidemment tendues) des personnages de son film. Introduire dans le schéma classique du huis-clos la figure délibérément fantastique du mort-vivant lui permet de mettre en relief des problèmes latents, un sous-texte social percutant.

             On remarquera premièrement une scène marquante, qui peut sembler gratuite au premier abord, dans laquelle Andy, assassinant son médecin (venu l’examiner après que Mr Brooks lui ait fait part de ses doutes quant à la santé mentale de son fils), extrait un peu de son sang à l’aide d’une seringue hypodermique et se l’injecte dans le bras, disant que la vie qu’il a perdue pour l’Amérique, l’Amérique la lui doit. Le manque de reconnaissance se mêle alors à la prolifération des drogues au début des années 70 (en 1976 sortira Blue Sunshine de Jeff Lieberman, un autre film de genre traitant des effets de la drogue). Dans une Amérique hypocrite dans laquelle on boit mais on ne fume pas, on tue mais on ne couche pas avant le mariage, la mise en relief d’un tel phénomène nécessite au moins l’allégorie fantastique. Tout au long du film, Clark va aussi se permettre une analyse de la structure familiale américaine moyenne qui explique en grande partie la déchéance du jeune Andy Brooks.

           En effet, lorsqu’ Andy, répondant à la pulsion violente de sa condition tue le chien de la famille qui ne le reconnaît plus et lui aboie dessus, le chef de famille qui ne s’est auparavant jamais inquiété des choses qu’avait du vivre son fils au Vietnam, court se saouler au bar le plus proche en se lamentant sur le sort de son pauvre chien qui aurait selon lui, « mérité une médaille ». Si on peut entendre par là que la société américaine ingrate et puritaine dépeinte par Clark est plus encline à médailler ses médors que sa chair à canon, il est clair qu’il est aussi question d’une relation père/fils qui n’a jamais su prendre son envol. Il est normal de la part du père de s’interroger, de se sentir étranger face à ce fils transformé (ne parlant plus et en venant à tuer le chien simplement parce qu’il aboie). Lorsque le film commence, Andy revient à peine de la guerre et on peut noter que contrairement à sa mère ou à sa sœur, son père ne semble pas aussi enchanté, ayant déjà assimilé avec une facilité étonnante la possible mort de son fils. Le Chien aboyant sur son ancien maître trouve par ailleurs un singulier écho, dans Rambo, l’animal symbolise ici, encore une fois la société américaine, distante vis à vis de ses soldats et préférant ne pas les voir revenir.

             D’un autre côté, c’est le comportement, radicalement protecteur de la mère qui choque. Dans une suite d’étreintes maternelle outrées, Lynn Carlin incarne une mère possessive qui n’a d’yeux que pour son fils. La mère d’Andy le défendra tout le long du film, envers et contre tous, rappelant sans cesse que son retour était inespéré, qu’il lui faut du temps pour se réhabituer à une vie qu’il a pourtant définitivement quitté. L’aveuglement maternel et l’indifférence paternelle feraient presque oublier que l’élément singulier qui donne son titre au film de « série B » qu’est Dead of Night ou Le Mort-Vivant en français, est Andy, qui de bourreau par nature (le mort vivant) devient la victime insoupçonnée, non seulement de la guerre du Vietnam mais de sa vie familiale.

Le malaise trouvera son apogée lors de la scène finale. Après le suicide d’un père, dépassé et d’une longue déchéance physique progressive du personnage principal (qui se décompose littéralement avant de s’étendre sous une pierre tombale sur laquelle il a lui-même gravé son nom), Mrs Brooks vient border son fils jusque dans la tombe puis se tourne vers les policiers, gonflée d’orgueil, sifflant « D’autres ne reviendront jamais, mon petit lui, il est revenu ! ».

 

Malaise devant l’écran

 

Proposant une critique de la société américaine durant la guerre du Vietnam et traitant un certains nombres de thèmes sociaux, Dead of Night appelle fatalement à une réaction et à une réflexion. Évidemment la question de la manière d’aborder un conflit comme celui ci (Clark fait le choix de n’aborder que le traumatisme, suite en partie à l’impossibilité d’aller tourner au Vietnam), mais surtout la question de l’implication de cette société américaine qui ne bouge pas de sa petite banlieue. Le film s’efforce de mettre la famille bien pensante américaine face à ses travers, mais il est clair que pour le spectateur lambda, l’identification à ses stéréotypes ciselés avec une ironie grinçante est improbable, pour ne pas dire impossible. On peut voir dans ce fait la raison du succès public mitigé de Dead of Night à sa sortie, et s’il compte aujourd’hui un certain nombre de fans, il a clairement manqué son but à l’époque, en témoigne le peu de reconnaissance qui lui est fait de nos jours (à part comme on l’a dit plus haut, chez les amateurs de genre). Néanmoins, Le Mort Vivant suscite indéniablement le malaise chez le spectateur qui se voit très vite rallié à la cause du jeune Andy, dont le sort au final s’avère tragique.

            Bob Clark se fait donc avec ce film la petite voix d’un genre popularisé par Georges Romero qui en reste la figure emblématique. Réalisateur versatile, Bob Clark continuant dans le genre réalisera ce qui passe pour le premier Slasher : Black Christmas (1974) ainsi qu’une excellente adaptation de Sherlock Holmes, Murder by Decree qui oppose le grand détective à la figure de Jack l’éventreur. Dead of Night n’apparait donc pas comme le chef-d’oeuvre de son auteur mais a été à coup sûr un tremplin suffisant pour lui permettre d’inscrire son nom dans la longue et tortueuse histoire du cinéma de genre.

 

Fiche Technique de Dead of Night

 

Genre : Fantastique

Pays : Etats Unis

Année de production : 1972

Année de sortie : 1975

Durée totale : 91 minutes

Réalisateur : Bob Clark

Scénariste : Allan Ormsby

Maison de Production : Impact Film

Musique originale : Carl Zittrer

Casting : Jessica levy

Décors : Albert Fisher

Costumes : Dyke Davis

Maquillages : Tom Savini

Effets spéciaux : Tom Savini

 

Andy Brooks : Richard Backus

Charles Brooks : John Marley

Christine Brooks : Lynn Carlin

Cathy Brooks : Anya Ormsby

Dr Philip Allman : Anderson Forsythe

Captain Georges : Arthur Bradley

Joanne : Jane Daly

 

 Gabriel Carton

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