Aguirre, la colère de Dieu – Werner Herzog

 

 

 

Lorsqu’il réalise Aguirre, la colère de Dieu en 1972, Werner Herzog n’a pas encore trente ans. Avant tout destiné à la télévision, le film sort tardivement en salles. Il est néanmoins sélectionné en 1976 dans la catégorie « Meilleur film étranger » par l’académie des Césars.Son succès international fait d’Herzog au même titre que Rainer Werner Fassbinder, Wim Wenders, Volker Schlöndorff ou encore Alexander Kluge, l’un des chefs de file du Nouveau cinéma allemand, mouvement héritier de la Nouvelle Vague française qui se caractérise par la critique sociale et politique. Dans Aguirre… c’est bien de la folie du pouvoir et de la domination impérialiste dont il est question.Le film aura une influence sur le cinéma américain, notamment Apocalypse Now de Francis Ford Coppola (1979) et La ligne rouge de Terence Malick (1999). Cette première collaboration entre l’acteur Klaus Kinski (1926-1991) et le réalisateur allemand sera suivie de quatre autres films : Nosferatu, fantôme de la nuit (1979), Woyzeck (1979), Fitzcarraldo(1982) et Cobra Verde (1987).  

 

  L’histoire

 En 1560, une armée de conquistadores espagnols commandée par Pizarro s’engouffre dans la forêt amazonienne à la recherche du mythique pays de l’or Eldorado. Leur marche se voit rapidement ralentie par la maladie, la fatigue, et la constante menace d’attaques indiennes. Pedro de Ursua et son second Lope de Aguirre sont alors désignés pour prendre la tête d’une expédition d’environ quarante hommes pour partir en reconnaissance en radeaux le long du fleuve. L’ambition d’Aguirre le pousse bientôt à se révolter, renverser Ursua et proclamer le falot Fernando de Guzman empereur du Pérou et de l’Eldorado. Aguirre peut alors poursuivre sa quête effrénée conduisant à une mort certaine ses hommes en proie à la faim, la fièvre et les flèches jaillissant de nulle part sur leur radeau à la dérive.

 

  Bien qu’étant une pure fiction, basée sur un livre d’enfant racontant les aventures d’un noble espagnol perdu en Amazonie lors de la conquête, l’histoire d’Aguirre, la colère de Dieu s’inspire d’éléments historiques avérés. Don Lope de Aguirre a bel et bien existé, en atteste la lettre qu’il a écrite au roi Philippe II d’Espagne, de même que le moine  Gaspar de Carjaval dont le journal a traversé les siècles. C’est d’ailleurs ce document qui confère au film l’apparence d’une chronique et ce, dès le début avec un carton explicatif : « Après la conquête et le pillage du Royaume Inca par les Espagnols, les Indiens, misérablement opprimés, inventèrent la légende d’un royaume doré, « Eldorado ». On situait ce royaume dans les impénétrables tourbières des affluents de l’Amazone. Vers la fin de l’année 1560, une importante expédition d’aventuriers Espagnols quitta les sierras péruviennes, sous la conduite de Gonsalo Pizarro. Le seul document, témoin de cette expédition disparue, est le journal d’un moine, Gaspar de Carjaval. » La voix-off du moine servira ensuite de fil narratif au film.

Une approche documentaire

 Pour son cinquième long métrage au budget modeste d’environ 360 000 dollars, Werner Herzog armé d’une caméra volée et d’une équipe technique composée de huit personnes, choisit de tourner en décors naturels dans la Cordillère des Andes, à l’endroit même où se sont rendus les personnages dont l’histoire s’inspire. Pendant sept semaines, en janvier et février 1972, l’équipe de tournage, les acteurs (pour la plupart débutants) et les 450 figurants dont 270 indiens des montagnes, évoluent au nord ouest du Pérou, au cœur de la forêt Amazonienne, sur les fleuves Rio Urubamba, Rio Huallaga et Rio Nanay. Sur place, sans story-board, le réalisateur prenant parfois de gros risques, laisse libre cours à l’imagination, l’improvisation et l’imprévu (intempéries, rencontres, altercations avec Kinski) qui viennent étoffer le scénario de base écrit en trois jours. Les dialogues sont ajoutés au fur et à mesure du tournage et la plupart des plans ne sont pris qu’une seule fois. Tourné caméra au poing, captant les images les plus anodines, Aguirre, la colère de Dieu ressemble sous certains aspects à un reportage. Les acteurs ne sur jouent pas, les dialogues sont peu nombreux. Herzog au départ documentariste, n’hésite pas à faire quelques plans fixes sur les Indiens et des animaux. Ces derniers s’avèrent plutôt nombreux dans le film : chevaux, lamas, papillon, souris, singes (pas moins de 400 seront achetés pour tourner la dernière séquence), cochons, vers, poules, paresseux… « Je trouve que cela amène énormément de vie à un film, que ce soit dans le rendu sur écran comme dans la vie quotidienne sur un plateau, car ce sont vraiment des scènes qui amusent l’équipe et qui la rendent de bonne humeur, plus ouverte elle-même à me suivre dans mes conneries et dans mes délires » a-t-il récemment déclaré (Article « Werner Herzog Dompteur d’imprévu », Christophe Goffette, in Brazil : le cinéma sans concession($), n°27, mars 2010). Herzog filme le quotidien de ses personnages en insistant bien sur leurs visages au travers de longs plans séquences. Il en tire de véritables portraits. Certains d’entre eux osent même lancer un regard à la caméra. On voit Inez de Atienza (la femme de Ursua incarnée par Helena Rojo) et Flores de Aguirre (la fille du protagoniste jouée par Cecilia Rivera) se coiffer, les hommes couper du bois, prendre leurs repas, faire boire les chevaux, construire des abris, pêcher, cuire le poisson, aller aux toilettes… Il arrive même sur certains plans que des gouttes de pluie ruissellent sur l’objectif.L’action est souvent prise sur le vif, saisie en cours de route comme si la caméra n’était pas arrivée à temps sur les lieux pour la prendre dans son ensemble. Les visages et les corps sont  parfois en partie coupés. L’appareil se déplace parmi les hommes comme si les personnages et non pas simplement les acteurs, étaient conscients de sa présence et le montraient à l’écran alors qu’il s’agit bien là d’une fiction et non de faits réels. Tantôt dissimulée derrière des feuilles, la caméra les épie chacun leur tour observant le moindre de leur mouvement. Lors de l’assaut d’un campement indien, elle va même jusqu’à les suivre avec une rapidité inouïe, courant presque derrière eux. Nous avons l’impression de véritablement évoluer avec les personnages que l’on pourrait parfois penser réels. On aurait tendance à oublier qu’il s’agit là d’une fiction. Ce choix de mise en scène ne fait que renforcer la vraisemblance du récit. On ne se sent que davantage impliqué dans l’histoire. Au-delà de la vraie-fausse présence implicite d’un reporter caché, ne serait-ce pas une mise en évidence du danger de la forêt et de la menace des indiens qui s’y cachent ?  

Une nature dévorante 

Contemporain de la grande mouvance écologique des années 1970 et du retour à la nature post-soixante-huitard, Aguirre, la colère de Dieu nous donne à voir une nature omniprésente. Végétale ou organique, magnifiée par la caméra, elle est au cœur même du film. Certains plans montrent la beauté de son spectacle : la cime embrumée des montagnes, la forêt dense et verdoyante, les remous du fleuve, le scintillement de l’eau, l’éclat du soleil, la naissance de souris… Sa présence est parfois implicite, les mouvements de caméra semblent indiquer que quelqu’un ou quelque chose que l’on pourrait aussi bien assimiler aux Indiens, à la nature ou encore à Dieu, observe tout ce qui se passe. Témoin passif qui cherche à réagir.Cette nature revêt plusieurs formes. Il y a d’abord cette forêt amazonienne, forteresse imprenable, mère nature hostile à ces conquistadores qui ne lui veulent aucun bien. Il y a aussi tous les êtres qu’elle abrite en son sein, tous ces animaux qu’on entend si toutefois on ne peut les voir, les indiens qui vivent en harmonie avec elle et se joignent à elle pour chasser les intrus. Et puis, il y a ces hommes blancs, ces conquistadores espagnols, ces « animaux doués de raison » selon Descartes, qui pensant faire fortune, sont réduits à leur plus simple condition : celle d’animaux traqués qui doivent survivre à la dure loi de la jungle. Ils font partie intégrante de ce qu’ils redoutent. La menace est partout. Elle provient du fleuve, de la forêt, de ces indiens cannibales pour qui ils ne sont que du vulgaire gibier, de la « viande fraîche » comme ils le crieront à un moment donné du film.Lorsqu’elle n’apparait pas à l’écran, la nature se veut présente hors champ comme le dénotent tous ces sons diégétiques ambiants que l’on perçoit : cris d’oiseaux, vols d’insectes, bruit du fleuve. L’inquiétude gagne d’ailleurs les hommes lorsque le silence s’installe peu à peu ne laissant entendre que le son du radeau qui flotte. On peut la lire sur leurs visages alors qu’ils sont filmés en plan rapproché épaules et certains le déclare eux-mêmes « Je trouve ce silence inquiétant. Oui, c’est trop calme». Aguirre s’empresse de donner l’ordre de tirer alors qu’aucune cible n’est en vue. Il cherche à mettre fin au silence grâce au son du canon ou encore à celui de la flûte de pan de Hombrecito (dont la rencontre sur le tournage s’avère être un hasard total).La nature annihile tout jusqu’à la moindre substance, la moindre parcelle d’énergie qu’il reste aux hommes. Il ne reste rapidement que cette lenteur, cette atmosphère lourde qui pèse sur les personnages, qui confère à l’histoire une espèce d’aura mystique, une dimension onirique évoquées dès les premiers plans du film. La fin ne fait que confirmer cette confusion entre rêve et réalité puisque les personnages ne distinguent plus le réel du délire hallucinatoire. « Ce n’est pas un bateau, ce n’est pas un arbre, ce n’est pas une flèche. Nous croyons voir des flèches pour la seule raison que nous en avons peur. » « Cette flèche ne peut pas me faire souffrir. Ce n’est pas de la pluie. »Avec en ouverture un plan sur les cimes des montagnes qu’une épaisse couche de brume recouvre peu à peu, accompagné de la musique envoûtante du synthétiseur de Popol Vuh (qui revient comme un leitmotiv tout au long du métrage), le film nous place d’emblée dans un état languissant mais qui ne le rend pas ennuyeux pour autant. Cette vision quasi céleste n’est pas sans rappeler l’Olympe, séjour des dieux dans la mythologie grecque. S’en suit la longue descente des troupes et des esclaves, procession qui s’enfonce toujours plus profondément au cœur de la forêt luxuriante, jusqu’à s’enliser dans des marécages. Peut-on voir là le funeste présage de la chute inéluctable des personnages ? En se traçant un sentier à travers les pierres et les arbres, ne suivent-ils pas le chemin que leur indique ce destin auquel ils ne peuvent échapper, ne creusent-ils pas leur propre sépulture ?  

 

Folie, fatalité et pouvoir 

« Le courant est si lent que nous avons l’impression de ne pas avancer. »La lenteur présente à l’esprit du spectateur est aussi un fait incontestable pour les personnages. Au fur et à mesure que le temps avance, s’opère une stagnation. Les hommes, ces grands aventuriers assoiffés d’or perdent petit à petit espoir, entrain et courage. Ils se retrouvent très vite à tourner en rond tant au sens propre qu’au sens figuré. Après des semaines de voyage, ils n’ont toujours pas découvert l’Eldorado. Ils sont affamés, fatigués, désespérés. Le motif du cercle intensifie cette idée d’enfermement, de destinée implacable. Il est  visible à travers le soleil, les mouvements circulaires de la caméra et du radeau, la musique qui revient sans cesse et la dernière séquence qui se clôt sur elle-même (la caméra décrit de grands cercles autour du radeau depuis un hélicoptère) laissant Aguirre affabulant seul debout au milieu du radeau envahit de singes.Les hommes de l’histoire sont animés de différentes ambitions. Le moine souhaite apporter l’évangélisation aux habitants de la région, l’esclave noir aimerait avoir une femme et recouvrir sa liberté, la plupart sont avides d’argent. Aguirre, l’être ambitieux, obstiné, égoïste, cruel, colérique, dénué de compassion, rusé et prêt à tout pour satisfaire ses propres intérêts, veut plus que ça. Il donne beaucoup d’ordres mais ne fait rien, préférant déléguer aux autres. Il n’a d’yeux que pour sa fille Florès, incarnation de la pureté et de l’innocence. « Tu te sens bien ma chérie ? » « Regarde ce que je t’ai trouvé ! C’est un animal qui passe toute sa vie à dormir ! Il ne sort jamais tout à fait de son sommeil »« Les hommes pensent que la richesse c’est l’or… c’est plus. C’est le pouvoir, c’est la gloire, je n’ai que mépris pour eux », dit-il. Il veut dominer, régner en maître absolu. Il veut qu’on le craigne. « Je vous dis que les oiseaux tomberont des arbres de la forêt. Je suis la colère de Dieu, on me regardera partout où je passerai et on tremblera. »A trop vouloir se mesurer à Dieu, Aguirre est bientôt pris au piège de la création divine : la nature se venge du défi qu’Aguirre lui a lancé, elle reprend ses droits, l’entrave et le terrasse. Inez de Atienza le lui avait pourtant laissé entendre peu avant l’exécution de son mari: « Aguirre je sais très bien le sort que vous réservez à Ursua. Je sais ce qui l’attend et Dieu vous punira de ce forfait. »Au final, tous ces hommes, Aguirre y compris sont atteints de folie. Ils échouent dans leur mission et n’atteignent pas le pays de l’or tant attendu. Ils abandonnent, abdiquent, meurent en croyant encore rêver. Ne reste qu’Aguirre dont la voix intérieure remplace la narration du moine. « Moi la colère de Dieu, j’épouserai ma propre fille et avec elle je fonderai la dynastie la plus pure que l’homme ait jamais connu. Ensemble nous régnerons sur tout ce continent. » Le film d’Herzog se veut une parabole sur la folie et le pouvoir. Un rapprochement a été fait avec Hitler et le nazisme, à sa sortie en Allemagne, pays encore marqué par son passé douloureux. La quête de pouvoir d’Aguirre reste inassouvie. Dans la dernière séquence, il espère encore donner une impulsion à sa vie, au destin qu’il ne maîtrise plus : « nous mettrons l’histoire en scène comme d’autres mettent en scène des tragédies ». 

 

Fiche technique

Titre original : Aguirre, der Zorn Gottes

Pays de production :République Fédérale d’Allemagne – 1972Durée : 93’

 Procédé d’image : 35 mm – couleur

Scénario, réalisation : Werner Herzog 

 Production:           

–  Werner Herzog Filmproduktion  HR Hessischer Rundfunk (Frankfurt am Main)

 Distribution : Madadayo Films

 Présenté à la Quinzaine des Réalisateurs au Festival de Cannes 1973

 Sortie en salles :       

–             Allemagne 29 décembre 1972

          France 26 février 1975

          Etats-Unis 3 avril 1977

 Réédition en copies neuves sortie en France le 9 juillet 2008

Image: Thomas Mauch

Son: Herbert Prasch

Montage: Beathe-Mainka-Jellinghaus

Musique : Popol Vuh

Effets spéciaux :     – Juvenal Herrera – Miguel Vasquez

Palmarès : Meilleur film étranger, 1976 au Syndicat Français de la Critique de Cinéma (Paris)

Interprétation : Klaus Kinski (Don Lope de Aguirre), Ruy Guerra (Pedro de Ursua), Helena Rojo (Inez de Atienza), Del Negro (Gaspar de Carjaval), Peter Berling (Don Fernando de Guzman), Cecilia Riviera (Flores de Aguirre), Dany Ades (Perucho), Armando (Armando Polanah), Edward Roland (Okello), et 270 villageois de la Coopérative de Lauramarca 

Elise Vincent

 

 

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